Événement : un livre de Michel J. Cuny qui fait le point sur les origines politiques de la psychologie expérimentale à la française

Dès les lendemains de la défaite de 1870-1871, qui avait enlevé l’Alsace-Lorraine à la France et offert à la bourgeoisie une occasion de noyer dans le sang, grâce à l’aide de la Prusse de Bismarck, la révolution populaire inouïe en quoi consistait la Commune de Paris, Ernest Renan, qui devait porter plus tard le surnom de « burgrave de la République », avait invité le pays à une grande « réforme intellectuelle et morale »…

Parmi les outils institués à cet effet, il y aurait la psychologie expérimentale d’origine britannique, mais accommodée à la situation historique et politique d’un pays dans lequel les grands intérêts bourgeois venaient tout juste de sentir passer le vent du boulet.

Comment analyser la révolution populaire elle-même ? Etait-elle le fait d’un peuple dégénéré ? Ou bien traduisait-elle le fait que ces humains-là n’étaient pas véritablement sortis de l’animalité native ?

C’est sur cette seconde réponse que la psychologie expérimentale née d’Hippolyte Taine, Théodule Ribot et Pierre Janet allait établir son règne en obtenant dès 1885-1888 son entrée à la Sorbonne puis au Collège de France.

Pendant ce temps, un jeune médecin viennois avait rendu une visite longue de quelques mois à Jean-Martin Charcot, le maître du vaisseau amiral que constituaient alors les services de psychiatrie de l’hôpital de La Salpêtrière à Paris. Il était venu y expérimenter ce que d’autres ne voulaient surtout pas entendre : la parole des hystériques…

Ainsi, tandis qu’un Pierre Janet fondait toute sa réflexion sur un automatisme psychologique d’origine animale qui rejoignait tout ce que le monarchiste Hippolyte Taine avait pu dire et redire pour repousser le peuple français vers une… animalité qui expliquait aussi bien 1789 que 1871…, Sigmund Freud prenait le parti d’essayer d’apprendre le langage de la maladie mentale par tous les moyens d’interprétation possible : il lui semblait qu’en tout cas, il s’y disait effectivement quelque chose qui n’était pas rabattable sur la seule animalité, ou sur un succédané de celle-ci : dégénérescence ou hérédité.

Conséquemment, plus tard, tandis qu’en France sévissait un Babinski pris dans la dynamique de mise au pas du travailleur et de façonnement du futur soldat d’une Revanche contre l’Allemagne qui avait été pressentie dès longtemps par Gambetta et toute une partie des « élites » françaises, Sigmund Freud, depuis Vienne, s’efforçait de sauvegarder l’oeuvre de Jean-Martin Charcot et d’y dessiner l’inflexion qui allait le conduire lui-même vers des horizons restés jusqu’à présent sans limites.

Or, dans la dimension plus directement universitaire, la France s’était bien vite trouvé un jeune champion capable de tirer tous les fruits possibles d’une hystérie dégagée de la problématique strictement médicale : Pierre Janet. Lui se livrait à toutes sortes d’expériences prétendument psychiques sur des femmes qui avaient été perçues et traitées, depuis plusieurs années quelquefois, comme des marionnettes dont il était hors de question d’écouter ce qu’elles pouvaient avoir à dire en dehors des petits jeux d’influence auxquels on les avait soumises tout au long d’un internement auquel il n’était guère prévu de fin que la mort : moment où l’on pouvait enfin leur ouvrir le cerveau pour y constater d’éventuelles anomalies.

Appuyé sur cette volonté tenace de ne surtout rien laisser de parole à celles chez qui il ne veut toujours trouver que des relents d’automatisme, Pierre Janet devait bientôt s’ancrer sur la destinée d’un personnage bien plus obtus que lui – si c’est possible -, et qui ne jure que par l’hérédité : Théodule Ribot, grand précurseur, en France, des lois raciales nazies…

Le scandale de toute cette époque, qui devait délibérément conduire au déclenchement de la Première Guerre mondiale, réside dans le fait que ces deux personnages ont participé au chassé-croisé qui résulterait du système d’influence politique centré sur les Taine, Renan, Paul et Jules Janet… On allait en effet les retrouver, Ribot d’abord et Pierre Janet ensuite, titulaires de chaires de psychologie expérimentale à la Sorbonne et au Collège de France, et ce, pour des décennies.

Et c’est là-dessus que Sigmund Freud et la psychanalyse devaient venir se briser les dents, sans que même le parcours extraordinaire de Jacques Lacan ait pu, par la suite, y changer quoi que ce fût.

Michel J. Cuny

NB. L’ouvrage électronique de 625 pages : Freud et Lacan… À quoi bon ? (tome 1 – 1871-1893 – Les années d’institutionnalisation de la psychologie expérimentale à la française), Editions Paroles Vives, 2018) de Michel J. Cuny est immédiatement disponible ici.

Sigmund Freud parmi les débuts du processus d’énamoration

En attendant de voir si le jeune homme avec lequel s’initie une histoire d’amour où devraient s’organiser peu à peu une obédience, un discours et un univers, n’aura été qu’un substitut, nous constatons, à travers ce que Sigmund Freud nous en dit, que la jeune fille a été troublée de façon maximale alors que le processus en cours n’en était qu’à des débuts à peine mis en forme :
« C’est au cours de la soirée dont elle se souvint en premier lieu que son sentiment atteignit un point culminant, mais ils ne s’étaient pas expliqués encore. » (Idem, pages 1005-1006)

Il y a donc une sorte de porte-à-faux :  de l’encore inexplicable se trouve mis en balance. Mais il paraît que cela aurait pu ne pas être très grave…
« Ce jour-là elle s’était laissée convaincre par les siens et par son père lui-même de quitter la chambre du malade pour se rendre à cette réunion où elle pouvait s’attendre à le rencontrer. » (Idem, page 1006)

Qu’elle puisse rencontrer celui-là ou un autre n’était a priori qu’une affaire sans importance, mais il se produisit quelque chose qui, la mettant en retard, put faire croire à un changement d’obédience dont personne n’aurait été prévenu à l’intérieur de sa famille :
« Elle voulait se dépêcher de rentrer mais on l’obligea à rester et elle céda quand il lui promit de la raccompagner. » (Idem, page 1006)

Nous le comprenons aussitôt : les mots ne pouvaient que manquer à la jeune fille qui se voyait tout à coup basculer, à ses propres yeux, dans le monde intermédiaire de la faute :
« […] mais quand, en ravissement, elle rentra tard à la maison, elle trouva que l’état de son père s’était aggravé et se fit les plus amers reproches d’avoir consacré tant de temps à ses propres plaisirs. » (Idem, page 1006)

Il semble tout d’abord que Freud se range sur le seul plan de l’émotion et de l’image :
« C’est du contraste entre l’ivresse joyeuse alors ressentie et la misérable condition où se trouvait son père quand elle rentra à la maison, que naquit un conflit, un cas d’incompatibilité. » (Idem, page 1006)

Sous cet angle, l’immédiateté paraît déterminante, comme s’il s’agissait simplement d’une action réflexe :
« En conséquence, la représentation érotique fut rejetée hors de l’association et l’affect qui s’y trouvait lié servit à augmenter ou à ranimer une douleur physique présente à ce moment-là (ou peu auparavant). » (Idem, page 1006)

Cependant, Freud ne se laisse pas emporter par la pente, qui se présente ici, de l’immédiateté, ou encore de la coïncidence temporelle…
« Il faut souligner que je ne réussis pas à prouver, à l’aide de ses souvenirs, que la conversion s’était bien effectuée au moment de son retour à la maison. » (Idem, page 1006)

Dans le langage que j’utilise depuis quelques paragraphes, il ne sera sans doute pas inutile de dire qu’à cette occasion, Sigmund Freud s’empresse de regarder de plus près le premier système d’obédience, celui qui vient d’être bousculé par l’événement de la sortie hasardée d’Élisabeth :
« C’est pourquoi je recherchai si d’autres incidents analogues ne s’étaient pas produits au cours de cette maladie du père et je fis resurgir toute une série de scènes ; elle se rappelait, par exemple, avoir dû souvent sauter pieds nus hors du lit, sur un appel de son père. » (Idem, pages 1006-1007)

Un discours… un univers… une obédience, qui exigent de la promptitude, une capacité de dépassement de soi, etc. Mais tout cela ne permettait pas de cerner le point d’ancrage de la conversion en un système déterminé de douleurs… Peut-être cela ne concernait-il tout d’abord qu’un mal physique non aperçu et sans signification psychique précise… sur lequel seraient venus ensuite se greffer de véritables symptômes…

Or, sans que nous sachions vraiment comment il en est arrivé là, Sigmund Freud nous annonce tout à coup une bonne nouvelle :
« Une période fructueuse de traitement débuta après la découverte du motif de la première conversion. » (Idem, page 1008)

Eh bien, nous y voici ! De quoi s’agit-il donc ?
« La malade commença par me surprendre en m’annonçant qu’elle savait maintenant pour quelle raison les douleurs partaient toujours d’un point déterminé de la cuisse droite et y étaient toujours les plus violentes. C’était justement l’endroit où, chaque matin, son père posait sa jambe très enflée, lorsqu’elle en changeait les bandages. » (Idem, page 1008)

Se peut-il que nous ayons à retenir notre souffle ?… Ne connaissons-nous pas déjà une petite affaire qui nous a permis de voir surgir ce que j’ai appelé : le Dieu de colère ? En tout cas, Freud ne doute pas une seconde de l’importance du moment, pour cette jeune fille, et pour lui-même :
« […] elle me livrait ainsi l’explication de la formation d’une zone hystérogène atypique. » (Idem, page 1008)

Hystérogène… Apte à développer un phénomène hystérique… c’est-à-dire une conversion… mais une conversion « hystérique » qui ne respecte donc pas le schéma corporel… Ou encore : qui fait des miracles… Ou encore : qui cause, qui cause, qui cause… Mais puisqu’on vous le dit !…
« En outre, les jambes douloureuses commencèrent elles aussi à « parler » pendant nos séances d’analyse. » (Idem, page 1008)

Michel J. Cuny

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Sigmund Freud et les éléments de preuve inscrits dans les corps…

Freud et Lacan… À quoi bon ?

Dans « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » , l’ultime occurrence du nom de Jacques Lacan intervient à la page 630, dans une rubrique intitulée « Savoir et vérité » dont voici l’entièreté :
« C’est ici que se réalise l’un des meilleurs tours de passe-passe dont l’enseignement ait la charge. L’exploit est accompli aux confins du savoir et de la vérité, juste à l’endroit où le savoir a pour fonction de faire taire le discours de la vérité, de cette vérité qui, de ne pas être dite, revient à travers la maladie, satisfaisant alors le sentiment inconscient de culpabilité dont il reste désormais à apprendre en quoi il a trouvé de nos jours, dans le cancer, sa marque la plus cruelle. Revenant à l’écolier, Degérando [Cours normal des instituteurs primaires, 1832] écrit : « Ne lui faites jamais grâce quand vous le voyez parler sans savoir ce qu’il dit ; contraignez-le alors par vos questions à se l’avouer à lui-même. Peut-être sentira-t-il qu’il parlait d’une chose qui est au-dessus de sa portée, et il apprendra à s’abstenir. » À s’abstenir de prendre le risque d’émettre le discours de vérité dont Lacan rappelle ici le caractère paradoxal : « […] il est assurément singulier que la méthode analytique, si elle vise à atteindre la parole pleine, parte par une voie strictement opposée, pour autant qu’elle donne comme consigne au sujet de délinéer une parole aussi dénouée que possible de toute supposition de responsabilité, et qu’elle le libère même de toute exigence d’authenticité. Elle lui enjoint de dire tout ce qui lui passe par la tête. »

À l’heure où Guizot lançait à la bourgeoisie le mot demeuré célèbre sous une forme approximative : « Enrichissez-vous ! », le baron Degérando allait répétant devant les futurs instituteurs : « Le bon sens est une provision particulièrement utile à cette classe nombreuse de la société qui est appelée à une vie laborieuse et active. L’éducation du bon sens commence dès le premier âge ; elle se forme à l’aide de l’expérience familière, et sur le théâtre des choses les plus simples ; elle se forme en ne laissant entrer dans l’esprit que des idées nettement comprises. »
À chacun de prendre ici la mesure de son bons sens, c’est-à-dire de la chaîne qui le tient, et de parier peut-être sur ces mots d’amour qui ne sont d’abord que des balbutiements proférés dans le champ clos de la lutte des classes. »

Et c’est également ici que s’achevait « Le feu sous la cendre » …

Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange

Sigmund Freud contre Pierre Janet ?

Dans « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » (Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange, Editions Cuny-Petitdemange, 1986), la première occurrence du nom de Sigmund Freud intervient à la page 430, dans une rubrique intitulée : « Du traitement des symptômes à la science de l’oubli », dont nous donnons ici la fin…

« Tandis que, à ce même moment, grâce à une clientèle qui lui vient de la grande bourgeoisie viennoise, Sigmund Freud s’essaie à mettre en oeuvre une semblable méthode [hypnose et suggestion], Pierre Janet, qui, lui, exerce auprès des couches les plus modestes de la population, développe une conception des troubles névrotiques qui va dans le sens d’une mainmise du thérapeute sur l’inconscient du patient. L’exemple présenté plus haut montre jusqu’où Janet ose pousser le trucage du passé de Marie. En 1923 encore, il citera Taine qui avait affirmé : « C’est une grande science pour les peuples et pour les individus que de savoir oublier. » À quoi il ajoutera ce commentaire personnel : « C’est une science que les névropathes ne possèdent guère ou du moins qu’ils ne savent pas appliquer à propos et ce serait une découverte précieuse pour la psychiatrie que celle qui nous permettrait de créer l’oubli à volonté. »
En attendant cette heureuse époque, Janet peut souligner les mérites de ses prédécesseurs comme ceci : « Ce qui est curieux, ce qui constitue la découverte essentielle faite par les magnétiseurs et les hypnotiseurs c’est que nous pouvons d’une manière artificielle, grâce à certains procédés qui reproduisent la fatigue et l’émotion amener expérimentalement cette dépression momentanée et l’utiliser pour faire naître les impulsions que nous désirons. L’idée que nous faisons pénétrer dans l’esprit au moment favorable, quand la puissance de réflexion est épuisée, devient l’objet d’un assentiment immédiat et se transforme en impulsion. C’est cette provocation expérimentale de l’impulsion qui est l’objet essentiel de toutes les études des hypnotiseurs. »

L’« heureuse époque » est enfin arrivée… Ainsi… à quoi bon Freud et Lacan, n’est-ce pas ?…

Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange

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Freud et Lacan… À quoi bon ?