Freud et Lacan… À quoi bon ?

Dans « Le feu sous la cendre – Enquête sur les silences obtenus par l’enseignement et la psychiatrie » , l’ultime occurrence du nom de Jacques Lacan intervient à la page 630, dans une rubrique intitulée « Savoir et vérité » dont voici l’entièreté :
« C’est ici que se réalise l’un des meilleurs tours de passe-passe dont l’enseignement ait la charge. L’exploit est accompli aux confins du savoir et de la vérité, juste à l’endroit où le savoir a pour fonction de faire taire le discours de la vérité, de cette vérité qui, de ne pas être dite, revient à travers la maladie, satisfaisant alors le sentiment inconscient de culpabilité dont il reste désormais à apprendre en quoi il a trouvé de nos jours, dans le cancer, sa marque la plus cruelle. Revenant à l’écolier, Degérando [Cours normal des instituteurs primaires, 1832] écrit : « Ne lui faites jamais grâce quand vous le voyez parler sans savoir ce qu’il dit ; contraignez-le alors par vos questions à se l’avouer à lui-même. Peut-être sentira-t-il qu’il parlait d’une chose qui est au-dessus de sa portée, et il apprendra à s’abstenir. » À s’abstenir de prendre le risque d’émettre le discours de vérité dont Lacan rappelle ici le caractère paradoxal : « […] il est assurément singulier que la méthode analytique, si elle vise à atteindre la parole pleine, parte par une voie strictement opposée, pour autant qu’elle donne comme consigne au sujet de délinéer une parole aussi dénouée que possible de toute supposition de responsabilité, et qu’elle le libère même de toute exigence d’authenticité. Elle lui enjoint de dire tout ce qui lui passe par la tête. »

À l’heure où Guizot lançait à la bourgeoisie le mot demeuré célèbre sous une forme approximative : « Enrichissez-vous ! », le baron Degérando allait répétant devant les futurs instituteurs : « Le bon sens est une provision particulièrement utile à cette classe nombreuse de la société qui est appelée à une vie laborieuse et active. L’éducation du bon sens commence dès le premier âge ; elle se forme à l’aide de l’expérience familière, et sur le théâtre des choses les plus simples ; elle se forme en ne laissant entrer dans l’esprit que des idées nettement comprises. »
À chacun de prendre ici la mesure de son bons sens, c’est-à-dire de la chaîne qui le tient, et de parier peut-être sur ces mots d’amour qui ne sont d’abord que des balbutiements proférés dans le champ clos de la lutte des classes. »

Et c’est également ici que s’achevait « Le feu sous la cendre » …

Michel J. Cuny – Françoise Petitdemange